Un chef-d’oeuvre de la littérature au programme du groupe de lecture du lundi (à partir du 20 septembre 2010)
24 juin 2010 - Pas de commentaire »
Au sujet du Rêve dans le pavillon rouge, Chan Hing-ho écrit dans le Dictionnaire universel des littératures : «Il s’agit du plus grand roman chinois, toutes périodes confondues, et il figure sans conteste au rang des chefs-d’œuvre de la littérature universelle.» Il précise : “Le Rêve dans le pavillon rouge” tire son succès d’une rare qualité artistique. Outre l’intrigue principale, mettant en scène un milieu restreint, on trouve plusieurs intrigues secondaires au travers desquelles évoluent quantité de personnages appartenant à toutes les couches de la société, personnages d’âges divers et aux caractères variés (on ne compte pas moins de 500 protagonistes). L’auteur s’affranchit de la tradition littéraire chinoise dans laquelle l’intrigue est linéaire et où, lorsque plusieurs intrigues coexistent elles ne se croisent que rarement. Ici, l’histoire principale reste inextricablement liée à l’environnement social qui lui sert de toile de fond et dont l’auteur maîtrise parfaitement la technique du contraste et le style allusif. Quant au ton narratif qu’il emploie, c’est celui de la troisième personne, de sorte qu’il ne manifeste jamais son émotion et n’émet aucun jugement. Le Rêve dans le pavillon rouge peut se lire également comme un récit encyclopédique. Décrivant une saga familiale singulière, il dépeint la société dans son ensemble, une société où tous les membres sont présents, depuis l’empereur jusqu’au plus humble de ses sujets. Décrivant les habitudes d’une famille singulière, il détaille toutes les coutumes d’une époque (vestimentaires, alimentaires, etc.). Il met à contribution tous les genres littéraires connus en son temps. Et l’auteur fait montre d’une profonde culture, historique autant que philosophique. Le livre, une fois paru, a connu un succès tel que d’innombrables romans ont été publiés, qu’on a présenté comme sa suite.» Dès sa publication, ce livre a donné lieu a tellement de commentaires qu’une «spécialité de la littérature chinoise» est la «Hongologie». «Ouvrages, articles, dictionnaires, revues spécialisées, etc., on se montrerait bien en peine d’inventorier tout ce qui paraît à propos du roman de Cao Xuequin.»
Quelle est la place du roman en Chine? Mineure affirme-t-on parfois (mais n’est-elle pas mineure en Europe avant le XIXe siècle) ? Paul Demiéville répond à cette question dans l’Encyclopædia Universalis : «C’est à l’époque mongole que semble remonter le véritable roman chinois en pure langue parlée, celui qu’on appelle communément le «roman à épisodes» parce qu’il est longuement développé en épisodes ou chapitres, dont le nombre peut aller jusqu’à cent et plus. En chinois, ces épisodes portent le titre de «fois» (hui), c’est-à-dire que la narration se divise en tant de «fois»: 50 «fois», 100 «fois»… Ce terme est un des traits par lesquels le grand roman, destiné à des lecteurs et non plus à des auditeurs, se rattache encore aux récitations des conteurs publics, qui se prolongeaient en un certain nombre de séances ou de «fois»; un autre en est la formule qui termine traditionnellement les chapitres des longs romans : «Si vous voulez savoir ce qui arriva ensuite, veuillez écouter la fois suivante», ou autres tours de ce genre. Toutes ces formules, restées traditionnelles dans le roman écrit et lu, alors qu’elles n’y avaient plus aucune raison d’être, en marquaient les origines orales et populaires et contribuèrent à laisser le roman en marge de la littérature noble. Les vrais lettrés affectaient de l’ignorer et eussent trouvé de mauvais goût d’y attacher ouvertement leur nom. C’est pourquoi les auteurs des grands romans classiques sont inconnus ou très mal connus. Les textes, d’autre part, ont été périodiquement retouchés, remaniés, accrus, développés sans cesse, et nous sont parvenus pour la plupart en des recensions tardives dont, faute de documents suffisants, on a peine à distinguer les couches successives. Aucune de nos éditions actuelles n’est antérieure aux Ming, et il est probable que c’est aux lettrés des Ming que sont dues les qualités de langue et de style qui font la valeur littéraire de ces ouvrages.»
«La littérature vulgaire est un autre domaine dans lequel la Chine de l’époque mandchoue s’est montrée particulièrement féconde. Du règne de Qianlong date le chef-d’œuvre du roman chinois, Le Rêve du pavillon rouge (Hong lou meng) de Cao Zhan, plus souvent appelé Cao Xueqin (env. 1715-1763). Cependant, certains critiques refusent de voir en Cao Zhan l’auteur d’un roman dont le sens profond est certainement mystérieux et prête à de nombreuses interprétations. Quoi qu’il en soit, on peut y voir au premier regard une peinture de la vie dans une grande famille, peinture qui semble aller au-devant de toutes les exigences de l’observation sociologique, mais dont l’inspiration est en même temps profondément poétique et même religieuse; cette œuvre, si réaliste, baigne dans une atmosphère de merveilles et de rêve (d’où son titre). La psychologie en est d’un personnalisme très rare en Chine et d’une pénétration qui fait penser à Dostoïevski (si taoïste à maints égards), particulièrement à L’Idiot et aux Frères Karamazov ; mais elle se pare d’un style digne de Tolstoï, car, outre les poèmes en langue écrite qui sont de premier ordre, le chinois parlé se hausse ici à l’art le plus consommé.» (id.)
Toujours dans l’Encyclopædia Universalis, Li Tche-houa (le traducteur du roman dans La Pléïade, avec Jacqueline Alézaïs) explique : «Au milieu du XVIIIe siècle, Le Rêve dans le pavillon rouge (Hong lou meng), chef-d’œuvre du roman chinois, présente, avec réalisme et poésie, le déclin de la société féodale, en une fresque grandiose qui sert de toile de fond à une histoire d’amour au dénouement tragique. Toutes les familles lettrées de la capitale se faisaient gloire d’en posséder un exemplaire. L’œuvre se répandit rapidement à travers la Chine entière.» (Li Tche-houa, Encyclopædia Universalis)
«Du vivant de Cao Xueqin (1715-1764), son roman, qui compte aujourd’hui cent vingt épisodes, n’avait circulé que sous forme manuscrite, comportant uniquement les quatre-vingts premiers récits sous le titre Mémoires d’un roc (Shi tou ji ). Il avait rédigé les titres des quarante derniers récits et le texte de certains d’entre eux ; mais ce travail a disparu. Les quarante derniers récits, dus à un auteur inconnu, ont été remaniés et complétés par Gao E et Cheng Weiyuan entre 1788 et 1791. Le livre complet, avec le titre actuel, parut pour la première fois en 1791. Le succès en fut foudroyant. Une seconde édition, revue et corrigée, fut publiée l’année suivante.» (id.)
«Mais l’œuvre ne se réduit pas à une simple intrigue amoureuse. Grâce à sa propre expérience nourrie de la tradition ancestrale, Cao Xueqin montre, à travers la grandeur et la décadence de la famille Jia, le déclin inéluctable de la classe féodale, exploitant jusque-là le peuple. D’une part, il dépeint la vie fastueuse des privilégiés à travers le petit univers des deux palais voisins de la Paix et de la Gloire : intrigues, tantôt galantes, tantôt sordides, loisirs frivoles, organisation de fêtes ou de banquets au cours desquels les jeunes, en particulier, font assaut d’esprit. D’autre part, il dénonce avec ingéniosité, en touches discrètes, l’hypocrisie des institutions traditionnelles, l’exploitation de l’homme par l’homme qui se fonde sur le système de l’esclavage et de la justice illusoire.» (id.)
«Le Rêve dans le pavillon rouge, miroir de la société chinoise du XVIIIe siècle, avec sa douceur de vivre et ses misères, avec sa splendeur apparente et ses tares secrètes, peut être considéré comme un des plus grands monuments de la littérature universelle.» (id)